“The green coffin”

Si quelqu’un dit, en parlant de mon travail : “je peux en faire autant” ou “ce n’est pas de l’art”, ce n’est pas une mauvaise chose en soi, car au moins cela démontre que cette personne ne se sent ni exclue ni intimidée par mon travail – deux choses qui m’importent – et c’est peut-être un premier pas vers mon travail. Ce premier pas si important et si difficile à faire. Un pas que seul l’art permet, sans intermédiaire, sans conseil, sans information et sans communication. Car l’art possède ce pouvoir de créer des conditions pour établir une confrontation ou un dialogue de un à un. La confrontation ou le dialogue avec l’autre. Cet autre que je veux inclure cet autre que je ne veux surtout pas neutraliser.

J’aime les sculptures et objets qui sont faits pour être portés dans les manifestations et rassemblements de protestations. Ce sont des manifestes plastiques en trois dimensions – vite fabriqués – qui ont une mission évidente : dénoncer une injustice.  J’aime ces objets parce qu’ils possèdent la force utopique d’un langage visuel universel. Partout au monde les formes sont les mêmes, partout le rituel de porter des cercueils se ressemble. Porter un cercueil est une manifestation collective de la tristesse. Peu importe qu’il s’agisse d’un cercueil d’un leader politique, d’un révolutionnaire ou d’un martyr. Peu importe qu’il s’agisse du faux cercueil d’Arafat – ou d’un cercueil vide – que ses compatriotes ont porté dans la bande de Gaza, alors que le vrai cercueil était mis en terre en Cisjordanie. L’important n’est pas d’établir une hiérarchie entre cercueils, ni entre les raisons de porter un cercueil. Il n’y a pas de hiérarchie entre un cercueil pour conjurer de futurs soldats morts et entre un cercueil qui contient vraiment un soldat mort. Un cercueil porté pour protester contre la fermeture d’une usine est aussi important que celui porté par les manifestants déjà chômeurs. Le cercueil devient le symbole de la tristesse, d’une tristesse sans hiérarchie, sans cause.

Un cercueil – qui symbolise la mort et la perte – est une sculpture passive activée par les mains qui le portent, il devient sculpture “active”. L’absurdité et la beauté de cette activité autour du cercueil passif est la référence et l’inspiration pour “The green coffin”. Ce qui m’intéresse c’est cette nécessité et cette urgence d’un rituel universel et la résistance qui est ainsi crée. Il ne s’agit pas d’un intérêt pour la religion, pour l’honneur ou pour l’hommage, il ne s’agit pas de la compassion. Il s’agit du monde qui m’entoure, il s’agit du temps qui s’écoule et de la réalité dans laquelle nous vivons. Il s’agit de la résistance et de l’énergie crée à partir d’un objet passif seul et la volonté collective de l’activer pour se laisser transcender.

Elevé, porté et touché par des milliers de mains, le cercueil d’Arafat a été dévié de l’endroit initialement prévu pour la mise en terre. Le cercueil d’Arafat a flotté, poussé par une force incontrôlable. Cette force incontrôlable a été le déclencheur pour “The green coffin” – j’ai voulu donner une forme à cette force irréelle et irrationnelle sans distanciation, car c’est une force d’amour et d’adoration inexplicable. Les décorations, les objets de la vie – fait main – les choses qu’aimait la personne décédée, les messages et inscriptions multiples et contradictoires du pourquoi la personne est morte qui accompagnent le cercueil, veulent donner forme à cette force. Ces formes accumulées transforment le cercueil en messager – comme si la perte et la tristesse issues de cette disparition devenaient porte-parole en elle-mêmes. Le cercueil d’Arafat a transcendé celui qui l’a touché. Je veux mettre en surface les liens secrets et complexes de ces évènements particuliers. Je veux leur donner une forme superficielle qui fait sens, qui est le sens-même. Avec “The green coffin” il ne s’agit pas d’un travail par rapport à l’actualité ou sur l’actualité, il ne s’agit pas d’un commentaire historique. Il m’importe de faire un travail qui traverse le temps dans lequel je vis, qui affirme aller au-delà de l’actualité et au-delà de l’histoire.

Thomas Hirschhorn, 27 février 2006