Pourquoi est-il important – aujourd’hui – de montrer et regarder des images de corps humains détruits?

Je vais tenter d’expliquer, en huit points, pourquoi il est important aujourd’hui de regarder des images de corps humains détruits, comme celles que j’ai utilisées et intégrées dans mes œuvres telles que Superficial Engagement (2006), Concretion (2006), The Incommensurable Banner (2007), Ur-Collage (2008), Das Auge (2008), Crystal of Resistance (2011), Touching Reality (2012), Collage-Truth (2012), Easycollage (2014) et Pixel-Collage (2016-2017).

1. Provenance

Les images de corps humains détruits ont été faites par des non-photographes. La plupart d’entre elles ont été prises par des témoins, des passants, des soldats, par des agents de sécurité ou de police, des sauveteurs ou des secouristes. La provenance de ces images n’est pas très claire, souvent invérifiable et la source manque, selon notre compréhension de ce qu’est une « source ». Cette provenance peu claire et cette invérifiabilité reflètent le flou de l’époque actuelle. C’est cela qui m’intéresse. Leur provenance est rarement garantie – mais qu’est-ce qui peut prétendre à garantie dans notre monde, aujourd’hui, et comment « sous garantie » peut-il encore avoir un sens ? Ces images peuvent être téléchargées sur Internet; elles ont le statut de témoignage et ont été mises en ligne par leurs auteurs pour des raisons diverses et multiples. Par ailleurs, l’origine de ces images n’est pas mentionnée, elle est parfois confuse avec une adresse peu claire, voire manipulée ou volée, comme le sont souvent beaucoup de choses sur Internet et dans le réseau social de communication. Nous y sommes confrontés chaque jour. Cette provenance incertaine est l’une des raisons pour lesquelles il est important de regarder de telles images.

2. Redondance

Les images de corps humains détruits sont importantes du fait de leur redondance. Car ce qui est redondant est le fait qu’il existe aujourd’hui une quantité innombrable d’images de corps humains détruits. La redondance n’est pas la répétition, la répétition du même, parce qu’à chaque fois, c’est un autre corps humain qui est détruit et montré comme tel, redondant. Mais il ne s’agit pas d’images, il s’agit de corps humains, de l’être humain, dont l’image n’est qu’un témoignage. Les images sont des images redondantes, parce qu’il est redondant, en soi, que des êtres humains soient détruits. La redondance est importante ici. Je veux la considérer comme importante et je veux l’envisager comme une forme. Nous ne voulons pas accepter la redondance de ces images, parce que nous ne voulons pas accepter la redondance de la cruauté faite à l’être humain. Voilà pourquoi il est important de regarder les images de corps humains détruits dans leur redondance même.

3. Invisibilité

Aujourd’hui, dans les journaux, les magazines et dans les journaux télévisés, nous voyons très peu d’images de corps détruits, parce qu’elles sont très rarement montrées. Ces photos sont non-visibles et invisibles: le prétexte est de nous en protéger, présupposant qu’elles pourraient heurter la sensibilité du public ou satisfaire le voyeurisme. Mais l’invisibilité n’est pas innocente. L’invisibilité est une stratégie de soutien à, ou tout au moins, de non-dissuasion de l’effort de guerre. Il s’agit de rendre la guerre acceptable et ses conséquences commensurables, comme le déclarait Donald Rumsfeld, ancien Secrétaire Américain de la Défense (2001-2006) : « La mort tend à favoriser une vision démoralisante de la guerre. » Mais peut-on avoir une vision de la guerre autre que démoralisante ? Regarder des images de corps humains détruits est une manière de s’engager contre la guerre et contre la justification de la guerre et sa propagande. Depuis le 11 septembre, ce phénomène d’invisibilité s’est renforcé en Occident. Pour ne pas admettre cette invisibilité comme un fait ou comme une « protection », il est important de regarder de telles images.

4. La «Tendance à l’Iconisme »

La tendance à « l’iconisme » existe encore aujourd’hui. « L’iconisme » est cette habitude de « sélectionner », de « choisir », de « découvrir » l’image qui « se remarque », l’image qui est « d’importance », l’image qui « en dit plus », l’image qui « compte plus » que les autres. Autrement dit, la «Tendance à l’Iconisme » peut se définir comme la tendance à « l’accentuation » – c’est la vieille méthode classique qui consiste à favoriser et à imposer une hiérarchie de manière autoritaire. Il ne s’agit pas tant d’affirmer l’importance de telle chose ou telle personne, que d’affirmer une importance à l’égard des autres. Le but est d’établir une importance commune, un poids commun et une mesure commune. Mais « l’accentuation » et la «Tendance à l’Iconisme » ont aussi pour effet d’ignorer l’existence des différences, du non-iconique et du non-accentué. Dans le domaine des images de guerre et de conflit, on choisit pour les autres ce qui est « acceptable ». C’est l’image « acceptable » qui représente une autre image, toutes les autres images; elle représente autre chose et peut même être une non-image. Cette image ou icône doit être, bien sûr, la bonne image, la correcte, la juste, la permise, l’élue – l’image consensuelle. Là est la manipulation. A titre d’exemple, l’image très commentée (même par les historiens d’art) de la «Situation Room» à Washington, lors de l’elimination de Ben Laden par les «Navy Seals» en 2011. Je refuse d’accepter cette image comme une icône ; je refuse son « iconisme » et je refuse le fait que cette image – et toutes les autres « icônes » – puissent représenter autre chose qu’elles-mêmes. Pour lutter contre la «Tendance à l’Iconisme », regarder des images de corps détruits est important.

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La “Situation Room” [«Cellule de crise»] à Washington, lors de l’élimination de Ben Laden par les “Navy Seals” [commando de marines américains] en 2011.

 

5. La réduction aux faits

Dans le monde actuel des faits, de l’information, de l’opinion et du commentaire, beaucoup de choses se réduisent au factuel. Le fait est le nouveau « veau d’or » du journalisme et le journaliste s’efforce de lui donner toute l’assurance et toutes les garanties de la véracité. Mais je ne m’intéresse pas à la vérification du fait. Je m’intéresse à la Vérité, à la Vérité en soi, qui n’est ni le fait établi ni la « bonne information » du récit journalistique. La Vérité qui m’intéresse résiste aux faits, aux opinions, aux commentaires et au journalisme. La Vérité est irréductible ; et les images des corps humains détruits sont irréductibles et résistent à la factualité. Je ne nie pas les faits et l’actualité, mais je veux m’opposer à la texture des faits aujourd’hui. L’habitude de réduire les choses à des faits est un moyen commode d’éviter de toucher la Vérité, et y résister est la voie qui conduit à toucher la Vérité. Nous faire accepter cela, c’est vouloir nous imposer l’information factuelle comme étalon, plutôt que de regarder et de voir de nos propres yeux. Je veux voir de mes propres yeux. C’est pour la résistance au monde actuel des faits, que regarder de telles images est important.

Le_Caravage_-_L'incrédulité_de_Saint_ThomasCaravaggio, Michelangelo Merisi da – “L’incrédulité de Saint Thomas” (1601-1602) – Bildergalerie Sanssouci, Potsdam

6. Le syndrome de la victime

Regarder des images de corps humains détruits est important, car cela peut contribuer à comprendre que l’acte incommensurable n’est pas de regarder, ce qui est incommensurable est d’abord que cela soit arrivé – qu’un humain, un corps humain ait en effet été détruit, et qu’un nombre incommensurable d’êtres humains aient été détruits. Avant tout et plus que tout, il est important de comprendre cela. Ce n’est qu’en étant capable de toucher à cet acte incommensurable que je peux résister à la tentation de la question : s’agit-il ou non d’une victime ? Et la victime de qui ? Ou s’agit-il d’un tueur, d’un tortionnaire ? Peut-être ne s’agit-il pas de victime? Peut-être que ce corps humain détruit ne devrait pas être compté et considéré comme une victime ? Classer des corps humains détruits en victimes ou non-victimes, est une manière de les rendre commensurables, au lieu de considérer que tous ces corps sont l’incommensurable. Le syndrome de la victime est le syndrome qui veut que je donne une réponse, une explication, une raison à l’incommensurable et que finalement, je décrète qui est « innocent ». Le seul terroriste ayant survécu à la tuerie de Mumbai en 2008 déclarait au tribunal qui le condamnait à mort : « Je ne pense pas être innocent. » Je crois que l’incommensurable dans ce monde n’a ni raison, ni explication, ni réponse – ni avant ni après. Dans ce monde incommensurable, je dois refuser la commensurabilité du consentement à la classification en victime ou non-victime. Je ne veux pas être neutralisé par ce qui veut rendre le monde commensurable. Je refuse d’expliquer et d’excuser toute chose sous le prétexte de son contexte. Je ne veux pas être neutralisé par le ‘contexte’. Regarder des images de corps humains détruits est important, car je ne veux pas être résigné face au syndrome de la victime.

7. La non-pertinence de la Qualité

Ces images – parce qu’elles ont été prises par des témoins – n’ont aucune qualité photographique. Et cela m’intéresse. C’est la confirmation que, dans l’urgence, le critère de « qualité » n’est d’aucune nécessité. J’ai toujours cru en: «Qualité = Non, Énergie = Oui». Il n’y a là aucune approche esthétique au-delà de la volonté de prendre l’image. La question de la qualité est insignifiante face à l’incommensurable. C’est ce qu’expriment les images de corps détruits. Aucun savoir-faire technique n’est nécessaire. Aucun photographe n’est nécessaire. L’argument de la « qualité photographique » est l’argument de celui qui se met à l’écart, qui n’est pas présent et qui, au nom de l’argument de la « qualité », marque sa distance et sa tentative de superviser. Mais superviser n’existe plus, ce qu’il «faut», c’est être témoin, être là-bas, être ici, être ici et maintenant, présent – présent au « bon moment » et au « bon endroit ». La plupart des images sont prises avec de petits appareils photo, des smart-phones ou téléphones portables. Ils correspondent à notre façon de voir le « tout immédiat » et le « rien immédiat » de notre quotidien et de le rendre « public ». La non-pertience de la qualité de ces images est une critique implicite de l’« embedded » photo-journalisme et journalisme. C’est cette non-pertinence de la qualité qui rend important de regarder de telles images.

8. La distanciation par «l’Hyper-Sensibilité»

Je suis sensible et je veux être sensible, et en même temps, je veux rester éveillé, je veux être attentif. Je ne veux pas me distancer, je ne veux pas regarder ailleurs, je ne veux pas détourner le regard. Parfois j’entends des visiteurs dire, en regardant des images de corps humains détruits : « Je ne peux pas regarder ça, il ne faut pas que je voie ça, je suis trop sensible. » Cela permet de conserver une distance confortable, narcissique et exclusive avec la réalité d’aujourd’hui et le monde. Notre monde, le seul et unique monde. Avec ce discours de la sensibilité – qui est en fait une « Hyper-Sensibilité » – il s’agit de préserver son confort, son calme et son luxe. La distance n’est prise que par ceux qui ne se confrontent pas – de leurs propres yeux – à la dimension incommensurable de la réalité. La distance n’est jamais un don; elle est revendiquée par un petit nombre pour garder son exclusivité intacte. « L’Hyper-Sensibilité » est le contraire du « public non-exclusif ». Pour se confronter au monde et lutter avec son chaos, son incommensurabilité, pour coexister et coopérer dans ce monde, avec l’autre, j’ai besoin de me confronter à la réalité sans me distancier. C’est pourquoi il est nécessaire de distinguer la « sensibilité », qui signifie pour moi rester « éveillé » et « attentif », et « l’Hyper-Sensibilité », qui signifie « l’enfermement sur soi » et « l’exclusion ». Pour résister à « l’Hyper-Sensibilité », il est important de regarder ces images de corps humains détruits.

 

Thomas Hirschhorn, Aubervilliers, 2012

(Traduit de l’anglais par Aude Tincelin)