“Musée Précaire Albinet” – Aubervilliers, 2004 (Conférence à Rennes)

Merci à la ville de Rennes de nous avoir invités et merci à Yvane de m’avoir amené à Rennes.

Le musée précaire Albinet s’appelle « musée » parce que c’est un musée, « précaire » parce que c’était limité . Ce projet a été un projet dans l’excès et le déraisonnable. C’est un projet qui veut être un manifeste concret sur ce que peut faire un artiste dans l’espace public. Le musée précaire Albinet veut être une percée.

Les vernissages

Chaque semaine, on a organisé des vernissages. J’ai voulu qu’à travers ces vernissages, les gens se rendent compte de l’importance de l’art et de l’importance de l’instant dans lequel on le vit.

Le musée précaire a, à chaque instant, affirmé et défendu son autonomie en tant qu’œuvre d’art. C’est pour cela qu’il a pu aller jusqu’au bout de son expérience, parce que c’était une œuvre d’art. Par contre, le musée précaire Albinet a dû être construit chaque instant dans ma tête et aussi, je pense, dans celle des gens de la cité.

Les expositions

Les expositions étaient le cœur du musée précaire Albinet. J’ai voulu non seulement exposer des œuvres mais aussi donner l’information sur les œuvres exposées et sur les autres travaux réalisés par l’artiste. Les huit artistes que j’ai choisis (Duchamp, Malevitch, Mandrillon, Dali, Boys, Le Corbusier, Warhol et Léger) sont des artistes que j’aime et qui, à travers leurs œuvres, ont voulu changer la vie et ont pu changer la vie.

Je pense que seul l’art n’exclut pas l’autre et que seule une œuvre d’art possède la capacité universelle d’instaurer un dialogue de un à un. En tant qu’artiste, c’est cela que je veux : créer les conditions pour instaurer un dialogue de un à un.

Les ateliers d’enfants

Chaque mercredi, il y avait des ateliers d’enfants. J’avais rencontré au préalable deux femmes qui avaient créé une association appelée « La part de l’art ». Elles avaient déjà fait un travail avec des jeunes dans une cité qui se trouve aussi à Aubervilliers : la cité Cochennec. Je les ai invitées chaque mercredi à animer un atelier pour les enfants de la cité autour des œuvres exposées.

Pour moi, ce projet était le projet le plus exigent, le plus complexe, le plus difficile mais aussi le plus radical que j’ai pu faire jusqu’à maintenant dans l’espace public ; parce qu’il était seulement conçu pour les gens de la cité et parce qu’il était conçu en dehors d’un événement artistique, d’une exposition nationale ou internationale.

Les ateliers d’écriture

Chaque semaine, j’avais invité deux amis, Manuel Joseph et Christophe Fiat, des écrivains-poètes avec qui j’avais déjà travaillé, qui eux-mêmes ont invité huit femmes artistes, écrivains. Elles sont venues chaque jeudi après-midi animer un atelier d’écriture. L’atelier d’écriture est quelque part l’atelier le plus difficile à animer parce que les gens de la cité, notre public, sont les plus difficiles à faire participer à l’écriture.

Les débats

Manuel Joseph et Christophe Fiat n’ont pas seulement animé les ateliers d’écriture, ils ont aussi organisé chaque semaine un débat ; Des débats qui étaient portés clairement avec des titres très simples, tels que « Juifs/Arabes », « Europe/Etats-Unis », « Communisme/Capitalisme », etc…

J’ai voulu, avec le musée précaire Albinet, ne rien justifier. J’ai voulu que chaque jour, chaque semaine, s’affirme le projet de plus en plus. Et que cette affirmation soit de plus en plus demandeuse pour celui qui la reçoit comme pour celui qui la donne.

Les conférences d’histoire de l’art

J’ai aussi voulu informer les gens de la cité sur les œuvres exposées chez eux. Chaque semaine, un historien d’art, un spécialiste, est venu et a montré, avec des diapositives, le travail sur l’œuvre de l’artiste exposé.

Le musée précaire Albinet n’était pas basé sur le respect mais était basé sur l’amour car affirmer quelque chose, ce n’est pas le respecter, mais affirmer, cela veut dire l’aimer.

Les repas communs

A la fin de la semaine de l’exposition, nous avons organisé des repas communs. L’idée était qu’une famille de la cité, des copains, ou des amis de la cité organisent le repas commun qui fête quelque part la fin de l’exposition et rythme les semaines.

Ce projet était un projet dans l’excès et dans le déraisonnable, et moi-même j’ai dû m’encourager chaque instant d’avoir pris la bonne décision et chaque jour, de continuer le projet. Le projet du musée précaire Albinet n’est pas possible sans être d’accord avec la cité. Être d’accord ne veut pas forcément dire approuver mais être d’accord est nécessaire pour changer la réalité : c’est la leçon que j’ai tirée de cette expérience. Si on réalise un projet dans l’espace public, avec les habitants d’une cité, il faut absolument que l’artiste soit d’accord avec tout ce qui se passe dans la cité.

Les sorties-événements

Nous avons organisé, chaque semaine, des sorties-évènements. Huit à dix personnes ont fait un petit voyage en relation avec l’œuvre, l’artiste exposé. Par exemple, pour Duchamp, nous sommes allés visiter le BHV ; pour Le Corbusier, la Cité Radieuse à Rezé, près de Nantes ; pour Andy Warhol, une agence de publicité. Le projet ne consistait pas seulement à amener les œuvres d’art du Centre Pompidou et à les exposer au parc de la cité mais à montrer qu’il y avait d’autres voyages à faire et c’est pour cela qu’on organisait ces sorties-évènements.

Le démontage

Le démontage du musée précaire Albinet était la dernière étape du projet. Toutes les étapes étaient pareillement importantes. Le démontage s’est fait très vite, en une semaine. Ce n’était pas la fin du musée précaire mais c’était une de ses étapes.

Je ne dirai jamais que ce projet était une mission impossible – cela me l’a appris aussi. Je pense que dans l’art, toutes les missions sont possibles. Ce projet, je tiens à le dire, n’a pas travaillé pour la justice ou la démocratie. Ce projet n’a pas voulu non plus améliorer, ou apaiser, ou apporter du calme dans le quartier. Il a voulu toucher ce qu’on ne peut pas toucher, l’autre.

La tombola

A la fin du démontage, nous avons organisé une tombola gratuite dans la cité pour distribuer ce que j’appelle “la soft ware”, c’est-à-dire tous les outils et équipements techniques qui ont fait parti du musée précaire. J’ai voulu, par cet acte de redistribution et re-attribution, faire un geste de souvenir dans la cité.

Jamais je ne dirai que le musée précaire Albinet, comme tous les autres projets dans l’espace public, était un succès. Mais jamais non plus je ne dirai que c’était un échec, parce que je sais que si vous travaillez comme artiste dans l’espace public, il n’y a jamais de succès total comme il n’y a jamais non plus d’échec total.