Le «Spectre d’évaluation»

Le «Spectre d’évaluation» est un diagramme pour clarifier la question de pour qui je travaille en tant qu’artiste et à qui mon travail d’art s’adresse. Je l’ai fait parce que trop souvent, je dois lire ou entendre – à ma grande surprise – et toujours comme un argument positif et valorisant si ce n’est légitimant ou intimidant, que l’artiste X ou Y aurait présente son travail à un «public trié sur le volet». Je veux et je dois opposer à cette idéologie du «public trié sur le volet» quelque chose, quelque chose de généreux et quelque chose de clair, ça sera le “public non-exclusif”. Le “public non-exclusif” est mon terme, mon invention et de vouloir travailler touhjours pour un “public non-exclusif” est ma mission. Avec le «Spectre d’évaluation» je veux une fois pour toutes fixer la question du public de l’art et de l’audience de l’art – aujourd’hui. Il y a trois choses – trois cercles – dans mon diagramme – que je veux essayer d’expliquer le cercle du «public non exclusif» ou de «l’autre», le cercle du «Spectre d’évaluation» et le cercle de «l’artiste».
A partir du cercle de «l’artiste» part une flèche, c’est une volonté et une direction, c’est à moi, l’artiste de déterminer la direction de cette flèche. Ce mouvement ou cette action – ou ce que j’appelle travail – mon travail, va vers ce que j’appelle «le public non exclusif» ou «l’autre». Cette action, sa dynamique, sa force et sa direction sont essentielles. Je veux et je dois être déterminé à diriger mon travail – l’art – vers «le public non-exclusif» ou vers «l’autre». C’est une affirmation et c’est ce qui est politique dans mon diagramme. C’est politique car c’est moi, l’artiste qui donne à mon travail une direction.
Alors, qu’est-ce qui constitue «le public non-exclusif»? «Le public non exclusif» est «l’autre» – c’est celui qui ne s’intéresse pas à l’art, celui qui vient de loin, celui qui me fait peur, celui qui m’est étranger, celui qui est mon prochain, celui qui est mon voisin, celui que je n’attendait pas, celui auquel je n’ai jamais pensé. «L’autre» ou «le public non exclusif» est celui que je ne connais pas, c’est lui, c’est ce public et c’est cette audience que je veux toucher et impliquer par mon travail, c’est le public que je ne veux pas exclure avec mon travail c’est l’audience que je veux inclure par mon travail. Je ne veux jamais exclure quelqu’un avec mon travail – ma forme – je veux toujours – par ma forme – inclure! Ce que j’obtiens de l’autre, moi, l’artiste, est un jugement, un jugement de mon travail, un jugement qui engage, qui est – parce que c’est un jugement – un don, et je peux le prendre à cœur. Je veux diriger tous mes efforts de forme – donc l’essentiel – dans mon travail d’artiste, vers cette audience que je ne connais pas. Et c’est cela qui compte dans mon diagramme.
Comme on peut le remarquer sur mon diagramme, le cercle de «l’autre» ou du «public non exclusif» recoupe celui du «spectre d’évaluation», car de même qu’il ne s’agit jamais d’exclure quelqu’un, il ne s’agit . pas non plus d’exclure ceux qui se trouvent dans le «cercle d’évaluation», le critique d’art, le collectionneur, le galeriste, le professeur d’art, le directeur d’une institution d’art et le curateur. Ces six acteurs d’art constituant le «Spectre d’évaluation», leur activité consiste à évaluer l’art, le travail de l’artiste, ils évaluent le travail d’art ensemble, souvent à deux, à trois, à plusieurs, ils évaluent, ils ne jugent pas, ils évaluent et parce que c’est seulement un évaluation – cela n’engage pas, cela peut évoluer – je ne peux donc pas la prendre à cœur. Il est donc essentiel pour moi de ne pas diriger mon travail vers ce public là, il est essentiel que je ne cible pas ce «Spectre d’évaluation». Mais il est aussi évident que ceux compris dans le spectre n’en sont pas exclus non plus (c’est pour cela que les deux cercles se recoupent sur le diagramme) car je ne veux exclure personne. Et ceux qui font partie du «spectre d’évaluation» font aussi partie du «public non exclusif» et de «l’autre», je les inclus en tant qu’«autre» et en tant que «public non exclusif» dans mon travail.
Ainsi jamais le «Spectre d’évaluation» ne devient un «public trié sur le volet» qui veux exclure, mais je m’adresse toujours à ceux qui font partie de celui «cet autre-là» que je ne connaît pas et qui est, de ce fait inclus.

Thomas Hirschhorn, décembre 2010

Thomas Hirschhorn
«Le Spectre d’évaluation», 2008-2010
Courtesy of the artist