«Avoir un plan», Interview avec Julie Enckell Julliard

JEJ Pouvez-vous me parler de l’usage du papier dans la sculpture et votre idée de faire une sculpture « out of a plan ». Est-ce que l’usage du papier est là pour éviter de traiter du volume ? Dans ce cas, que signifie le plan ?

TH Le papier est un matériau, comme le scotch, le carton et aussi le bois dont il est issu. C’est un matériau universel et disponible, qui n’est pas intimidant, pas cher, que tout le monde utilise, que tout le monde connaît et qui n’a pas de plus-value artistique.  J’aime le papier pour son immédiateté, il peut servir à faire passer des messages, à transmettre, à annoncer quelque chose. Le papier est quelque chose que l’on peut imprimer, photocopier. J’aime l’idée qu’il sert à la diffusion de quelque chose en tant que livre, journal, magazine, flyer ou publicité. C’est un matériau qui établit un lien entre les êtres humains. C’est un outil simple et universel qui sert à communiquer. Le papier est le plus démocratique des supports.

 

JEJ Certains collages sont néanmoins définis comme des œuvres sur papier

TH Dans mes collages le papier, le printed matter est le vecteur, le matériau. Je colle ensemble deux printed matter, deux papiers, deux mondes – je les relie, c’est l’acte constitutif du collage.

 

JEJ Le dessin a donc une fonction préparatoire ?

TH Dessiner veut dire prendre une décision, se fixer et affirmer. Dessiner = décider. Le dessin me permet de décider et d’insister sur ce qui compte pour moi, le dessin n’est pas une technique. Dessiner est un geste simple, un geste qui m’engage vers une forme en devenir. Pour être engagé envers cette forme, dessiner m’aide à rester fidèle à cette volonté de ‘forme’, parce qu’une fois esquissée, la forme n’est plus aléatoire ni arbitraire. Dessiner est une manière directe et efficace de s’exprimer, de partager avec l’autre. Je dessine parce que je veux clarifier – d’abord pour moi-même – la forme. L’art est affirmation de la forme, et faire un dessin m’aide à renforcer cette affirmation. Dessiner c’est se décider pour quelque chose, c’est être ‘pour’, dessiner est un acte d’affirmation et d’émancipation.

JEJ Ces dessins n’ont donc pas d’autonomie ?

TH Chaque chose – dans l’art – a son autonomie. C’est par l’autonomie que l’œuvre d’art obtient sa beauté et sa force. Mes dessins sont des dessins préparatoires, ce ne sont pas des œuvres d’art en soi. Ils sont utiles et – par leur utilité – sont autonomes. Je les utilise, je les accroche au mur quand je travaille et ainsi ils me guident.

 

JEJ Vous passez à la tridimensionnalité avec du papier ou du carton ?

TH Je veux mettre le monde fragmenté – tel qu’il est – dans mon travail. Je veux exprimer la complexité, le chaos et les contradictions du monde dans lequel je vis. Mes plans ou ‘Maps’ sont un engagement pour l’Universalité, pour la Justice, pour l’Egalité. Je veux, avec mon travail, toucher l’Histoire au-delà du fait historique.

 

JEJ Vous avez un rapport au livre très important. Dans l’art baroque, la représentation du livre est un rappel de la vanitas de la vie. Nous ne sommes pas en bronze…

TH Le précaire, l’incertain, le non-garanti, l’instable, le moment présent sans assurance du futur sont pour moi des notions essentielles. Le matériau du précaire m’intéresse pour sa vulnérabilité, pour sa fragilité, parce qu’il est attaquable. Le précaire m’intéresse car la logique du précaire est la survie, la vie, alors que celle de l’éphémère est la mort. La durée d’une œuvre d’art n’est pas assurée par l’être humain ni par le matériau lui-même, mais par la destinée, par la grâce et par la charge qu’on lui donne.

 

JEJ Ce n’est pas l’artiste qui décide de la pérennité de l’art ?

TH L’artiste travaille pour l’éternité car l’art est éternel. Ce n’est pas le matériau et ce n’est pas l’objet qui décide de la durée d’un œuvre d’art. Le matériau ne peut pas résoudre ni rassurer devant l’affirmation d’éternité qu’impose une œuvre d’art.

 

JEJ C’est une illusion ?

TH Non, c’est le réel. Ainsi ce n’est que pour nous rassurer que certaines œuvres sont faites en bronze, en or, en fer, on béton ou en marbre. Mais on sait bien que tous ces matériaux – faits pour durer – ne résistent pas plus. Il y a des matériaux vieux de 5 000 ans – comme les Papyrus de Saqqara – ou de 30 000 ans – comme les dessins dans la grotte de Chauvet – sauvés parce qu’ils sont précieux. Par ailleurs je fais un lien entre ces notions de «précieux» et «précaire» : Dans les deux cas il s’agit de matériaux précaires – du papier et des pigments avec du charbon – or ce n’est pas le matériau qui est précieux, c’est ce qu’ils véhiculent qui est précieux. C’est pour cela qu’ils sont préservés et pour cela que la décision de prolonger leur précarité peut être prise.

 

JEJ L’artiste a-t-il pour but de rassurer l’humanité en faisant des sculptures en bronze ?

TH Un commanditaire peut effectivement avoir ce but, mais pas un artiste.

 

JEJ Comment gérez-vous ces commandes ?

TH Je ne réponds pas aux commandes et je n’ai pas de commanditaires. Je n’ai donc pas de commandes à gérer. Ce que je veux c’est insister avec ma position, je veux et je dois insister avec ma forme. 

 

JEJ On mesure la profusion de papier qui transite par notre quotidien. Vous insistez sur cette notion de quantité, que vous opposez à l’œuvre unique.

TH Je me suis toujours intéressé à l’accumulation et à l’excès. Je veux faire une œuvre dense et chargée et je veux travailler dans l’urgence et la nécessité. Je veux que mon travail soit précis et – en même temps – excessif.

 

 JEJ Est-ce que l’illusion du pérenne serait encouragée par le numérique, opposé au papier,  lui-même considéré comme fragile et nous renvoyant à cette fragilité de l’existence ?

TH Je n’oppose pas le numérique au papier. Le numérique est un nouveau matériau – c’est ainsi que je le vois – qui ne va pas annuler le papier. Ce nouveau matériau a des avantages et des désavantages comme le papier. Par exemple il devient de plus en plus important – aujourd’hui dans ce monde de transparence et de surveillance – que le papier soit le seul matériau nous permettant de garder nos secrets. Avec le numérique c’est impossible. Le papier ne se définit pas ‘contre’,  il est lié à quelque chose d’essentiel, d’originel

JEJ A quel moment cette dominante s’est-elle définie dans votre langage artistique?

TH . Ce qui compte c’est d’avoir un plan. Ce qui est important c’est d’avoir une idée, d’avoir un projet, d’avoir un plan. Avoir une mission, avoir quelque chose à exprimer est essentiel pour faire un travail d’art. L’art est un outil. C’est un outil de connaissance du monde, c’est un outil pour la découverte du réel, c’est un outil de l’expérience du temps qui s’écoule. Ce qui m’intéresse, c’est le temps et le trajet. Ce qui m’intéresse, c’est le plan, les plans. Je reste fidèle au principe du collage, je ne crée pas de nouvelles choses, je juxtapose, je transforme et je relie des choses existantes qu’on ne peut pas relier.

JEJ Les grands collages ou mindmaps sont-ils travaillés au mur ? Avez-vous un format prédéfini ?

TH Dans mes plans je veux faire comprendre que j’ai un plan, que je suis un praticien aussi et pas seulement ou exclusivement un théoricien, un critique ou un historien. Être un artiste veut dire constamment confronter la théorie avec la pratique et cela veut dire aller au-delà de la limite de la pratique mais aussi de la théorie. En tant qu’artiste j’ai quelque chose à montrer et c’est ma mission de le montrer, dans un plan ou dans une conférence. Je veux que les questions des matériaux utilisés, des formes données, de pourquoi agrandir les formes, soient évoquées et trouvent une réponse dans la forme, dans leur forme-même. Je veux aussi affirmer pourquoi j’intègre d’autres éléments dans mon travail, pourquoi les textes, pourquoi l’importance de la philosophie (voir le Map «Amitié entre Art et Philosophie»). Faire un plan ou Map doit d’abord avoir un intérêt pour moi, car les questions que je me pose sont : Qu’est-ce que je veux? Ou est-ce que je me situe? Est-ce que je suis clair? Est-ce que je suis précis? Est-ce que j’arrive à être critique – moi-même vis-à-vis de mon travail – sans défaitisme et sans narcissisme? Est-ce que je peux communiquer la difficulté mais aussi la joie que procure le fait de faire un travail d’artiste? Ce que je veux dans mes plans et Maps c’est dessiner ma ligne de force, mon champ d’action et je veux développer pourquoi je travaille ainsi. Je veux que mes plans ou Maps soient des affirmations et des engagements pour moi-même, je veux que mon plan, mon Map engage – m’engage, moi,d’abord.

 

JEJ Deleuze fait une opposition entre le lisse et le strié : un espace tramé, limité, défini et un espace libre. L’espace lisse serait un espace patchwork, sans limites…

TH L’idée d’un possible ‘sans limites’, d’un agrandissement ou de l’extension du papier m’intéresse. On peut le replier, le photocopier, le reproduire, le déchirer, le manger même.

 

JEJ Cela correspond à l’importance que vous rappelez souvent de ne pas avoir un seul point de vue sur les choses. Etre debout et pouvoir bouger, se décentrer plutôt que d’avoir une vision unilatérale. Cela entretient une mobilité du regard en faisant.

TH Un plan est fait pour s’y retrouver, pour se repérer donc il doit être juste et chaque élément doit trouver sa place, mais cela ne veut pas forcément dire que tout est au ‘bon’ endroit. Tout ce qui doit y figurer doit avoir sa raison d’y être, mais il n’y a pas de proportions établies et il ne doit pas y avoir un ordre exact des choses. Un plan – pour être ‘efficace’ – possède une dynamique, une énergie, il exprime une volonté, comme pour expliquer un chemin.

 

JEJ Avez-vous déjà vos mindmaps dans votre tête avant de les réaliser ?

TH Oui, je procède à partir d’images, de notions et de problématiques que j’ai accumulées dans ma tête. En faire un plan m’aide à développer et structurer ma position, et doit aussi permettre aux autres de la comprendre. Le premier plan que j’ai fait était le “Plan Moi” en 2003, pour l’exposition ‘GPS’ au Palais de Tokyo. Puis avec Marcus Steinweg j’ai fait quatre plans dédiés aux philosophes: “Nietzsche-Map” et “Hannah Arendt-Map” en 2003, “Foucault-Map” en 2004, et “Spinoza Map” en 2007, et nous avons fait “Map of Friendship between Art and Philosophy” et “Map of Headlessness”. D’autres plans ou schémas m’ont servi à affirmer ma position, ainsi: “Wo Stehe ich? Was will ich?”, 2007, “Spectre of Evaluation’, 2010 ou “Unshared Authorship”, 2014. Certains plans sont liés à des projets spécifiques: “The Eye Maps I & II” faisaient partie de mon exposition “Das Auge” à la ‘Secession’ à Vienne, 2008. “Timeline”, 2012, exposé à la ‘Dia’ Art Foundation, New York retrace l’ensemble de mes travaux dans l’espace public. En 2013 j’ai fait «The Gramsci Monument-Map» pour la préparation du «Gramsci Monument».

 

JEJ Dans votre processus créatif, l’accumulation des images est donc une étape importante…

TH Je travaille avec des images de références que je trouve dans différents médias, sur l’Internet, dans des livres, des journaux et des magazines ou – parfois – c’est moi-même qui prends une photo comme ‘référence’.

 

JEJ Encore un matériau précaire…

TH Tout est précaire, rien n’est stable, rien n’est garanti, rien n’est certain, rien n’est sûr. Mais je fais une distinction entre précaire et éphémère. L’éphémère est ce qui vient de la nature, la précarité concerne l’humain. Le précaire n’a donc rien de négatif. Le précaire est un mouvement infini, ce n’est ni une fin ni un commencement. C’est un instant, c’est le moment, unique. Je dois être présent, éveillé, je dois garder les yeux ouverts, tout le temps. Je dois faire face et je dois me risquer. Je dois reconstruire mon travail dans mon cerveau chaque jour, chaque heure, chaque moment. Cette reconstruction infinie et constante de mon travail lui donne le pouvoir de toucher l’éternité. Je veux rétablir la notion de ‘précaire’. Pour moi, la logique du précaire est une logique de la préciosité. Faire une rencontre au travers de l’art, créer un événement grâce ou malgré le précaire est précieux. Mon amour du précaire vient du fait que je considère chaque activité humaine comme précaire et que je crois à l’acte de faire, au lieu de considérer l’incommensurable et inévitable précarité matérielle des choses. Mon amour du précaire vient de la force et du courage nécessaire pour créer, malgré la précarité inhérente à toute chose. La logique du précaire est la logique de la nécessité et de l’urgence, à l’opposé de la logique de l’éphémère qui est la logique de la mort.