A propos du «Musée Précaire Albinet»

A propos du « Musée Précaire Albinet », à propos d’un travail d’artiste dans l’espace public et à propos du rôle de l’artiste dans la vie publique.

Je suis un artiste, je ne suis pas un travailleur social. Le « Musée Précaire Albinet » est une œuvre d’art, ce n’est pas un projet socioculturel. Le « Musée Précaire Albinet » est une affirmation. Cette affirmation est que seul l’art en tant qu’art peut obtenir une vraie importance et avoir un sens politique. Cette affirmation est aussi que l’art peut des choses seulement parce qu’il s’agit de l’art. Seul l’art n’exclut pas l’autre. Seule l’œuvre d’art possède la capacité universelle d’engager un dialogue d’un à un. Du spectateur à l’œuvre et de l’œuvre au spectateur. C’est pour cela que j’insiste sur le fait que le « Musée Précaire Albinet » est un projet artistique. Toute autre interprétation du « Musée Précaire Albinet » est un malentendu ou une facilité. Car il ne s’agit pas de réduire l’art à un champ socio-politique et il ne s’agit pas de restreindre la mission de l’art à une mission d’animation culturelle. L’art n’est pas contrôlable. Le « Musée Précaire Albinet » n’est pas contrôlable, il peut se soustraire tout le temps et à chaque instant au contrôle. J’ai dit, en proposant le projet aux habitants de la cité Albinet et au quartier du Landy, que le « Musée Précaire Albinet » était une mission. Une mission possible qui est basée sur un accord, mais pas une mission impossible. Un accord entre moi, l’artiste, et la cité Albinet, la cité tout court, l’espace public. Si en tant qu’artiste je veux faire un travail dans l’espace public, je dois être d’accord avec l’espace public. Dans la galerie, dans le musée, chez un collectionneur ou en participant à une exposition je ne dois pas forcément être d’accord. Avec un travail dans l’espace public, être d’accord est une nécessité qui rend ce travail si difficile. Être d’accord veut dire être en accord avec la mission. Tout le temps et à chaque instant je dois être d’accord, car c’est seulement si je suis en accord avec ma mission dans l’espace public que je peux co-opérer. Je dois co-opérer avec la réalité pour la changer. On ne peut pas changer la réalité si on n’est pas d’accord avec elle. En tant qu’artiste avec un projet dans l’espace public je dois donc forcément être d’accord avec la réalité. Être d’accord ne veut pas dire approuver. Être d’accord veut dire oser affirmer sans s’expliquer, sans se justifier, sans discuter, sans argumenter et sans communiquer. Le « Musée Précaire Albinet » n’est pas discutable et il n’est pas justifiable. Le « Musée Précaire Albinet » est une affirmation en accord avec son quartier, ses habitants, son emplacement, son programme, ses visiteurs, ses activités. Le « Musée précaire Albinet » n’est pas basé sur le respect, il est basé sur l’amour. Car affirmer quelque chose ne veut pas dire respecter quelque chose, affirmer quelque chose veut dire aimer quelque chose. Le « Musée précaire Albinet » veut être une percée. Le « Musée Précaire Albinet » veut être un manifeste concret sur le rôle de l’artiste dans la vie publique. Ce projet veut être la réalisation utopique d’une pratique artistique concrète. Le « Musée Précaire Albinet » porte en lui la violence de la transgression. Je ne suis pas un historien, je ne suis pas un scientifique et je ne suis pas un chercheur. Je suis un guerrier. Moi-même, je dois à chaque instant lutter contre l’idéologie du possible, l’idéologie de ce qui est permis et je dois lutter contre la logique du culturel. Moi-même, je dois lutter contre l’esprit de la bonne conscience et contre l’idéologie du politiquement correct théorique. Moi-même je dois m’encourager à chaque instant d’avoir pris la bonne décision, je dois m’encourager à rester libre et je dois m’encourager à tenir l’affirmation du « Musée Précaire Albinet ». Le « Musée précaire Albinet » est un projet qui ne veut pas améliorer, qui ne veut pas apaiser, qui ne veut pas apporter du calme. Car avec ce projet je veux oser toucher ce qu’on ne peut pas toucher, l’autre. Je veux engager un dialogue avec l’autre sans le neutraliser. Le « Musée Précaire Albinet » ne travaille pas pour la justice ou pour la démocratie. Le « Musée Précaire Albinet » ne veut pas montrer ce qui est « possible » ou « impossible ». Car la liberté de l’artiste et l’autonomie de l’art ne sont pas au service d’une cause. Si on prescrit ce pourquoi l’artiste devrait travailler, alors ce travail ne serait pas de l’art. Le « Musée Précaire Albinet » est un projet dans un réel surmenage, dans une réelle exagération. Ce n’est que dans l’excès et le déraisonnable que ce projet peut aprofondir chaque jour son affirmation et être encore plus exigeant pour celui qui le reçoit que pour celui qui le donne. A chaque instant ce projet doit affirmer sa raison d’être et doit tout le temps défendre son autonomie d’œuvre d’art. Le «Musée précaire Albinet » doit être constament reconstruit et il doit être conçu de nouveau dans ma tête et dans les têtes de la cité. Le « Musée Précaire Albinet » est un projet chargé de complexité, de contradiction, de difficulté, mais aussi de beauté. Ce sont les instants courts, rares et non-spectaculaires de la confrontation, que l’art peut engager partout, pour tout le monde, et à tout moment. Jamais je ne dirais que le « Musée Précaire Albinet » est un succès, mais jamais je ne dirais, non plus, que c’est un échec.

Thomas Hirschhorn, juin 2004